lundi 30 avril 2012

Comment notre mère contribua à me convertir au libéralisme

Quand nous étions petit, notre mère fabriquait du yaourt qu'on empaquetait dans du plastique, faisait congeler et vendait aux élèves. Son activité fournissait une bonne part du revenu de notre foyer. Comme tout commerce, l'affaire connaissait des hauts et des bas.

Notre mère, plutôt brillante, pour fabriquer son yaourt que nous appelions improprement "sucettes", faisait très souvent face à une très forte concurrence. Quand ses recettes baissaient au point où subvenir au besoin alimentaire de la famille devenait plus difficile, les soucis la tenaillaient plus.

J'avais trouvé une solution simple pour assurer à notre brave mère un revenu stable et sûr dans son entreprise: abolir la concurrence de la vente des produits alimentaires aux élèves dans l'établissement scolaire où elle exerçait, et bien sûr concéder à ma chère mère le monopole de cette activité! Fier de ma trouvaille, je faisais part de ma défiance vis-à-vie du marché concurrentiel et m'attendais à ce qu'elle acquiesce. Mais sa réaction me surprit.

Elle loua plutôt le mérite de la concurrence en soulignant le fait que cela obligeait les opérateurs à s'améliorer pour livrer au marché les meilleurs produits. Bien sûr, elle n'employa pas les termes que j'utilise. Bien que n'ayant pas fait de longues études, elle possédait une connaissance intuitive ou acquise par l'expérience de l'avantage du libre choix en économie. Elle pensait avant tout au bénéfice que pouvait tirer ses clients, les élèves, d'une offre concurrentielle.

Ceci se déroula plus de dix ans avant que j’eus l'occasion d'entendre parler des Adam Smith, Hayek, Friedman, Schumpeter, Revel et autres. La Révolution Capitaliste de Peter Berger ou La grande Parade de Jean-François Revel ne vinrent qu'amender un champs que notre mère avait inconsciemment labouré.

Comme quoi, l'attachement à la pensée libérale a peu avoir avec le niveau intellectuel ou le milieu social. Le libéralisme n'est pas qu'une affaire de Blancs, "grands ou petits bourgeois", ou d'Africains "occidentalisés". C'est d'abord une question de l'attachement à la liberté de soi-même, celle d'autrui. Surtout celle d'autrui.

La rigueur budgétaire, nos mères savent ce que cela signifie

La crise des dettes souveraines européennes a eu l'immense mérite de montrer à la face du monde à quel point les dirigeants européens géraient leurs états en usant d'incurie et de gabegie. Ainsi, des pays à l'instar de la Grèce, le Portugal, l'Espagne et l'Italie prirent depuis des décennies l'habitude toxique de vivre au dessus de leurs moyens. Comme nos républiques bananières d'Afrique avant les tant décriés plans d'ajustement structurel des institutions de Bretton Woods.

Pendant nos états d'Afrique se permettaient d'être chroniquement déficitaires grâce à la manne des puissances occidentales ou orientales géopolitique oblige, les États d'Europe s'appuyaient sur les placements d'investisseurs convaincus de la nature inaltérable des créances souveraines et aussi incités ou contraints par la fiscalité d'acheter par exemple des obligations d'état.

Si nos pays d'Afrique se sont vite retrouvé à la diète après que nos donateurs aient mis un frein à leur "générosité" et se contraignirent à mâcher l'herbe amère de l'austérité au milieu des années 80, l'incurie a perduré plus longtemps en Occident avant que n'éclate la crise grec. On put ainsi redécouvrir qu'un État pouvait faire faillite et que la recette âcre de l'austérité n'avait pas été inventé spécialement pour étrangler l'Afrique comme s'évertuaient à pérorer avec une bonne dose de mauvaise foi les tiers-mondistes et anti-occidentaux d'Afrique et du monde.

J'ai eu toujours eu beaucoup de peine à comprendre pourquoi les opinions publiques et classes politiques étaient si rétifs à admettre un principe que toutes les bonnes mères au foyer d'Afrique et du monde pratiquaient sans qu'on eut besoin de leur en faire un cour théorique: ne pas vivre au dessus de ses moyens. Si notre mère, et bien d'autres mères au moins aussi méritantes que la nôtre, avait conduit la politique du Cameroun et de la Grèce, mon pays n'aurait pas eu besoin d'un plan d'austérité aussi sévère que nous avons connu et la Grèce ne défraierait pas autant l'actualité politico-économique. 

A raison du revenu familial modeste, notre mère nous gavait quasiment tous les jours de riz et de sauce d'arachide et estimait très justement que préparer la sauce de tomate, des tubercules autres que du manioc ou des pâtes alimentaires revenait trop cher. Nous ne nous permettions qu'un repas au poulet ou au haricot que deux fois au plus par an. Les biberons  derniers d'entre nous les enfants se remplissaient surtout de bouillie de mais en  lieu et place du lait artificielle pour nourrissons.

Quoique nous subissions parfois des moqueries du fait de la monotonie de la composition de nos repas, nous ne nous en plaignons pas ou si peu. Nous pouvions manger quasiment tous les jours à satiété et n'étions pas en moins bonne santé que d'autres enfants. Tout au contraire! Nous parents et particulièrement notre mère savaient pertinemment ce que notre niveau de vie nous permettait ou pas.

C'est l'une des raisons pour lesquelles je ne comprenais pas l'opposition radicale d'intellectuels, de syndicalistes, de politiciens et d'une majeure partie de l'opinion aux mesures d'austérité pour assainir les comptes publiques. Notre pays ne pouvait plus se permettre de continuer à recruter des enseignants, des médecins et infirmiers, des policiers. Mais les persifleurs de la rigueur budgétaire agissaient comme si par un coup de baguette magique, nous aurions pu trouver les moyens de maintenir notre niveau de vie national.

Ce que j'écris sur notre mère vaut bien aussi pour quantité d'autres mères d'Afrique et d'ailleurs. En matière de gestion économique, nos dirigeants feraient mieux de s'inspirer d'elle.

Manhattan – Tombouctou : 11 ans après le 11 septembre 2001

Mardi 11 septembre  2001. Dans un après-midi qui ressemble à bien d’autres, de retour de promenade, j’apprends par une de mes petites sœurs que des évènements inouïs se déroulent à ce moment à New-York, Etats-Unis. Des avions, comme pris de folie, s’abattent sur des immeubles. Quand ma petite sœur évoque l’éventualité d’attentats terroristes, je la réfute instantanément. Comment est-ce possible, des avions de transport de passagers transformés en bombes géantes volantes ? Comment les services de sécurité américains n’ont-elles rien vue venir ?

Au début, la plupart des citoyens du monde sont abasourdis comme moi. Les premières réactions relèvent surtout de l’empathie et de la solidarité. Les manifestations de joie qui ont lieu dans de nombreux pays arabes et dans des quartiers, peuplés en grande partie d’immigrés arabes, de certaines villes d’Europe ne s’apparentent encore que de simples murmures qui meublent un cauchemar. En ces moments tragiques-là, comme le dira un éditorialiste français, nous sommes tous américains.

Mais très vite, les clairons de l’antiaméricanisme reprennent le dessus et dans les propos des antiaméricains de notre planète, on distingue aisément le cynisme et la moquerie. « C’est bien fait pour les Américains », « Les Américains l’ont un peu cherché » (dixit l’impayable Ignacio Ramonet du Monde Diplomatique), dit-on alors. On commence à trouver des excuses aux terroristes et on dit alors du terrorisme qu’il est l’arme du pauvre contre les puissants.

Dans ce concert d’imbécilités motivées par une obsession anti-américaine, l’Afrique n’est bien sûr pas en reste. Lors d’un sommet de chefs d’état africains, j’entends de mes propres oreilles, avec plus qu’un pincement au cœur, le président burkinabé déblatérer des stupidités du genre « pauvreté, terreau du terrorisme »,  « frustrations des peuples, causes du terrorisme » ou encore «résorber les frustrations et réduire la pauvreté pour résoudre la question du terrorisme ».

Une profonde colère empreinte d’une grande tristesse me gagne alors. Manifestement, les attentats de Nairobi et de Dar-es-Salam en 1998, qui firent surtout des victimes africaines, ont été oubliés. Quelle naïveté de croire que les terroristes sont du côté du pauvre, de la veuve et de l’orphelin ? Quelle simplicité d’esprit d’ignorer que ces criminels ont des agendas autres que la résorption des « frustrations » ?

Et voilà l’Afrique subsaharienne qui s’endort dans la certitude que le problème du terrorisme –plus précisément du terrorisme islamiste- ne la concerne pas ou si peu. Pis encore, elle fait plus que s’endormir : elle ricane au spectacle des attentats de Madrid (mars 2004) et de Londres (juillet 2005), aux déboires de la puissance américaine en Afghanistan et en Irak. Et pour achever de faire bonne mesure, elle refuse l’offre de collaboration du l’administration W. Bush pour lutter contre la menace terroriste dans la vaste région du Sahel.

Mais comme il faut bien un fin à une certaine stupidité, le ricanement tourne au rire jaune quand les terroristes shebabs  commettent un attentat à Kampala en juillet 2010 pour punir l’Ouganda de son engagement militaire en Somalie. Pour la première fois, l’Union Africaine abandonne son discours angélique et complaisant envers le terrorisme. J’aurai pu me réjouir en me disant : « Mieux vaut tard que jamais ! » Mais la frustration accumulée pendant des années à cause de l’aveuglement bête de nos dirigeants africains ne provoqua en moi que cette réaction ironique et cynique : « Ils (les dirigeants africains) ont déjà vu quoi ! »

Et malheureusement, nous Africains n'avions encore rien vu puisque que le pire du terrorisme islamiste restait encore à venir. Nous ne pouvions plus compter sur le soutien américain parce que son nouveau dirigeant Obama avait mis en sourdine la guerre contre le terrorisme. Ses grands discours du genre d'Accra et du Caire qui mirent les foules en émoi d'admiration laissaient pourtant clairement entendre, pour les incrédules du culte obamaniaque qui savaient lire entre les lignes, que l'Afrique devait désormais se débrouiller seul avec la terrorisme islamiste.

Comme s'est tant évertué à le souligner Guy Millière, le président américain a manifesté beaucoup de zèle à favoriser l'ascension au pouvoir des islamistes -notamment en Tunisie, en Egypte et en Lybie. Mais quand il s'agit de venir en aide à des états africains militairement peu aptes à faire face à la menace des mouvements salafistes et djihadistes, Obama fait le mort.

Aujourd'hui, l'existence du Mali est menacée après la prise de Kidal, Gao et Tombouctou par une coalition formée par le mouvement indépendantiste touareg MNLA, AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique) et d'autres mouvements salafistes moins connus. L'Etat malien contrôle à peine plus du tiers de son territoire. Même s'il obtenait l'aide militaire de la CEDAO, on peut raisonnablement douté que cela soit suffisant puisque le plus grand contributeur en soldats et en armes, le Nigéria, n'arrive pas à se débarrasser de Boko Horam, une secte islamique qui sévit sur son territoire à coups d'attentats aussi spectaculaires que sanglants.

En septembre 2011, Amadou Toumani Touré, l'ex-président malien renversé le 22 mars 2012 par un putsch militaire, n'était pas encore au commande. Mais au regard de la façon dont il a géré le problème de l'insécurité causée par les terroristes islamistes du Sahel, on s'imagine aisément que ce général de carrière partageait en son for intérieur les réflexions lénifiantes sur la dangerosité du terrorisme islamiste. Sinon comment expliquer qu'ATT s'est obstiné à repousser l'offre de coopération sécuritaire américaine qui devait se traduire par la mise sur d'un centre de commandement AFRCOM en Afrique de l'Ouest? Comment comprendre qu'il n'ait pas recouru à l'aide de l'Algérie voisine, mieux équipée et nettement plus aguerrie dans la lutte anti-terroriste?

Que le cas malien serve de leçon à ces naïfs qui trouvaient des circonstances atténuantes aux terroristes tant que ceux si s'en prenaient à l'Occident, au petit satan israélien ou au grand satan américain. La cible du terroriste islamiste n'est pas fondamentalement le puissant, mais plutôt le mécréant. Si le mécréant puissant peut se protéger de sa folie criminelle, il n'en est pas de même du mécréant faible. A bon entendeur...

Rebelles Touaregs du Mali Les rebelles dans leurs retranchements de la base de Tigha, au Nord de Kidal dans la région Adrar des Ifora. 

dimanche 29 avril 2012

Une enfance dans les livres


Un obscur chroniqueur, Dee Lee, d'une radio new-yorkaise diffusa sur les ondes un libelle violent sur le rapport au livre qu'avaient les Africains, en l’occurrence les Noirs américains. Une part importante de son propos pouvait être résumé en cette phrase : « Si vous voulez cachez quelque chose à un Noir, mettez-le dans un livre ». Indéniablement, la chronique de Dee Lee s'imprégnait fortement de préjugés racistes, manifestait une effarante méconnaissance des civilisations négro-africaines et ne se privait pas de flirter avec l'injure. Mais elle relevait aussi le dérangeante question de notre rapport avec le livre.

J'ai eu le privilège d'être né de parents qui avaient compris l'importance de l'instruction non seulement par le système scolaire mais aussi par les livres. Quand notre père en avait encore les moyens, il s'était pourvu d'une petite bibliothèque qui comprenait près d'une centaine d'ouvrages. Celles qui contribuèrent le plus à ma culture -et à celles de mes frères et sœurs- furent le dictionnaire Le Petit Larousse Illustré et la série encyclopédique Larousse en 9 volumes. Quand notre père me permis de les consulter, il m'ouvrit grandement les portes d'un univers fantastique : celui des savoirs humains.

N'allez surtout pas croire que le niveau d'étude de notre père côtoyait des cimes : son diplôme le plus élevé n'était qu'un probatoire en comptabilité. S'il est vrai que la rémunération des premiers emplois qu'il obtint lui permettait de dépenser pour l'achat de livres des centaines de milliers de francs, je dois ajouter qu'il avait cultivé la bonne habitude de dépenser son argent pour son instruction livresque pendant son adolescence qu'il vécut pourtant dans la pauvreté et la précarité matérielle.

Le cas de notre mère est encore plus probant. Elle s'était arrêtée en classe de seconde sans avoir réussi au CAP. Femme au foyer, elle tenta de se former en informatique -vers 1988 ou 1989- mais sans succès. Confrontée aux difficultés d'argent du foyer, elle retroussa ses manches pour vendre des sucettes. C'est elle qui nous -ma fratrie et moi- nous appris à lire en employant la bonne vielle méthode de la lecture syllabique. N'eût été le cas, nos instituteurs par leurs méthodes novatrices d'apprentis-sorciers, la fumeuse méthode globale, auraient fait de nous des attardés scolaires.

Preuve que l'intelligence -je ne parle même pas  la sagesse- ne s'acquiert pas obligatoirement avec le niveau scolaire, notre mère savait pertinemment que l'une des meilleurs façons de permettre à un enfant de s'exercer à la lecture, c'est de mettre des livres à sa disposition. Dotée naturellement d'un sens pratique au dessus de la moyenne, notre mère achetait astucieusement des livres hors programme chez des « libraires du poteau » à des prix modiques.

Il se trouve certainement des parents autant sinon plus méritoires que les nôtres quant à l'appréhension de l'importance de la lecture et des livres. Mais force est de constater -j'écris ces lignes avec un sincère dépit- la proportion de ce type de parents est infime même si on se confine à la population urbanisée et instruite de notre pays.

L'argument économique tant rabâchée pour expliquer cette situation est difficilement recevable. En effet, dans la plupart des foyers de la petite classe moyenne africaine, la simple disponibilité d'un dictionnaire sur l'étagère d'une armoire dans la salle de séjour est loin d'être garantie. C'est ainsi que les bibliothèques familiales se limitent au strict minimum obligatoire à savoir les livres scolaires pour les élèves et la Bible pour les foyers chrétiens. L'argument culturel doit être aussi battu en brèche puisque nous avons bien adopté des habitudes vestimentaires, culinaires et linguistiques de l'Occident.  

En accordant à l'instruction livresque une importance faible, nous faisons le lit de illettrisme, de d'inculture et de l'échec scolaire. Nous étonnons donc pas de voire notre jeunesse adopter comme modèles et repères des gens comme Samuel Eto'o ou Petit Pays qui n'ont eu leur salut autre que par les livres. En passant à côté de l'énorme richesse qu'on peut tirer de la lecture, c'est l'avenir d'une génération qu'on hypothèque.