mardi 13 août 2013

Comme quoi, une hirondelle ne fait pas un printemps arabe


C'est à l'occasion de la guerre en Libye que j'ai commencé à bloguer assez régulièrement d'abord sur Facebook puis sur ce blog. Khaddafou était en passe d'écraser l’insurrection et je pourfendais ceux qui, en Afrique, le soutenaient. Depuis lors, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Le Guide (de mes chaussettes) de la Jamahiriya a été renversé et sauvagement lynché à mort. mais le monde arabe est loin d'être devenu bien meilleur. Loin de là. 
Ceux qui me portaient la contradiction auraient bien raison de me chambrer cette fois, car je dois l'avouer: je me suis trompé. Je me suis non seulement sur le cas libyen mais aussi sur les fameux printemps arabes.







D'abord, un mot sur de vrais printemps

Dans mon enfance, je passais une bonne de mon temps à dévorer les volumes encyclopédiques Larousse . Les insurrections populaires des pays de l’Est de l’Europe sous le joug communiste attiraient particulièrement mon attention. Je découvrais comment les citoyens du paradis communiste (sic) s’élevèrent contre des régimes du camp du Bien qui, à coût de privations, de générations sacrifiées et de contrôle totalitaire, disaient œuvrer pour leur bien... même contre leur gré.

Je parle de camp du Bien parce que nous savons que le socialisme et le communisme, en Éthiopie, au Cambodge ou en Ukraine, ne peuvent apporter que du bonheur... si bien sûr on entend par bonheur des dizaines de millions de personnes mourant soit de famine ou dans des camps de rééducation.

Je lisais alors avec avidité les articles sur l’insurrection de Budapest en 1956 et le printemps de Prague de 1968 ainsi que leurs sanglantes répressions par l’Armée Rouge la puissance tutélaire: l’URSS. 
Tête d'un monument de Staline décapité


Gogo du mirage tunisien

Lorsque l’auto-immolation du Tunisien Mohamed Bouazizi, des Tunisiens se mirent à manifester contre le régime, j’étais, comme la plupart des observateurs du monde politique arabe, à milles lieux de penser que la colère populaire grandissante aboutirait à la chute de l’indéboulonnable Ben Ali. Bien que n’ayant aucune sympathie pour l’autocrate de Tunis, je m’imaginais peu que la rue puisse le faire tomber.

Peut-être est-ce parce que je croyais naïvement aux descriptions que le newsmagazine panafricain francophone de référence Jeune Afrique faisait de la Tunisie. On y parlait à satiété d’un pays bloqué politiquement mais au dynamisme économique enviable à maints égards. Mais peu était dit sur les profondes disparités régionales, le trafic d’influence et la mainmise du clan du président sur biens des secteurs économiques.

Au Cameroun, j’étais loin d’être le seul à croire béatement qu’en Tunisie, tout ou presque était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il y avait ce journaliste camerounais, dont malheureusement je ne retrouve pas la trace sur internet, qui après avoir effectué un voyage un voyage en Tunisie produisit un livre carrément dithyrambique sur la politique du logement social du régime Ben Ali. Comme il est si peu courant de voir nos journalistes -pour ne pas dire ‘’journaleux’’- de la presse écrite  publier des livres,cet auteur  était devenu la guest star des plateaux télé.

Au cours d’un débat télé sur le contenu de l’ouvrage, j’entendis un journaliste déclarer, toute honte bue, que si Biya bi Mvondo Paul Barthélémy avait mis sur pied des programmes sur le logement similaires à celles de Ben Ali, on n’aurait trouvé rien à redire à ce qu’il amende la constitution pour se représenter sempiternellement aux élections présidentielles. Bien sûr c’était sur la chaîne télé machine à fric Cana 2, et bien sûr personne ne toussa pour relever l’incongruité de tels propos quelques mois seulement après les émeutes de février 2008 réprimés dans le sang.
Mohamed Bouazizi
  

Candide au pays des printemps arabes

Après avoir assisté, incrédule, à la chute de Ben Ali puis de Hosni Moubarak en Egypte et à la profonde réforme institutionnelle au Maroc sous la pression de la rue et des opinions publiques, je me pris à rêver d’un nouveau printemps africain qui déferlerait comme une bourrasque et arracherait les cimes des régimes autocratiques à commencer par celui du Roi Fainéant d’Etoudi. De ceux qui partageaient ce rêve, il y avait bien d’authentiques démocrates, mais aussi de gens qui voulaient surtout qu’être calife à la place du calife.

Guy Sorman, dont je lisais régulièrement le blog, jubilait de voir les peuples arabes réaliser avec panache des idéaux de démocratie et de liberté. Il ressortait à bouche-que-veux-tu l’histoire de Mohamed Rifaa, un égyptien musulman moderniste, qui embrassa des valeurs occidentales mais ne put convaincre le souverain d’Egypte de réformer son pays. Sorman  voyait des enfants de Riffa en la plupart des citoyens arabo-musulmans qui avaient renversé les régimes autocratiques. Les Enfants de Rifaa était d’ailleurs le titre de son livre consacrée à l’islam des lumières (sic).

Sur Dreuz, un blog politique collectif que je consulte journellement, le son de cloche y était tout autre. Sa plus éminente plume, Guy Millière, avec qui j'entretiens une relation épistolaire, décrivait ces révoltes populaires comme le fruit plutôt des facteurs conjugués tels qu’une profonde dégradation économique, l’activisme des islamistes et le soutien que l’administration Obama apportait à ces derniers.

Dans ses analyses, Millère mettait en avant ce que des esprits naïfs comme le mien au pire ne voulaient pas voir, au mieux minimisaient: le présence des djihadistes et d’Al Qaeda parmi les insurgés libyens; la tournure islamiste qu’allaient prendre les nouveaux régimes bien que bénéficiant d’une légitimité démocratique; la déliquescence économique dans lequel allait tomber des pays comme l’Egypte et la Tunisie qui perdraient même les acquis des Anciens Régimes; la déstabilisation sécuritaire de la région sahélienne consécutive à la chute de Khaddafou.

Millière fut parmi les premier, si ce n’est le tout premier, à parler d’hiver islamique. Mais comme il me semblait au départ que Millière faisait fi des désirs de libertés des peuples arabes pour ne privilégier que des considérations stratégiques qui ne nuiraient pas la Pax Americana -bien sûr, par l’Amérique version Obama- et à l’existence d’Israël, je prenais ses analyses avec des pincettes.

Pourtant, ThomasSowell, un penseur Afro-Américain d’une stature immense, doutait déjà du fait qu’un peuple majoritairement analphabète et favorable à la charia -en l’occurrence le peuple égyptien- puisse  du jour au lendemain adopter une culture démocratique et porter à sa tête de vrais démocrates.
Miliciens d'une Libye en proie désormais au chaos

Le vrai hiver qui suit un pseudo-printemps

Deux ans et demi après le débit des fumeux printemps arabes, le constat à dresser est cinglant. Les pessimistes comme Millière ou sceptiques comme Sowell avaient raison. Les optimistes comme Sorman se sont dramatiquement trompés. Les gogos comme l’auteur de ces lignes ont cru que l’arrivée d’hirondelles annonçait le printemps sous toutes les latitudes, même en pays arabo-musulmans.

Les islamistes ont pris le pouvoir et ont annoncé la couleur de leurs agendas politiques plus que charia-compatibles. Comme des propos du président islamiste de Tunisie l’ont montré. Ce qui distingue les Islamistes, en général peu ou prou proches des Frères Musulmans, des Salafistes aux méthodes plus violentes, c’est tout simplement la méthode, pas la finalité: l’instauration d’un Etat islamique et la restauration du Grand Califat.

Bien sûr, il y a toujours des naïfs pathologiques comme Sorman qui osait faire une analogie entre les mouvements politiques liés aux Frères Musulmans et  les partis démocrates-chrétiens d’Europe occidentales au point d’inventer le terme ‘’démo-musulman’’ ! Pas moins.

Comme si les démocrates-chrétiens s’acoquinaient avec des gens qui éliminent physiquement des opposants politiques comme en Tunisie. Comme si les démocrates-chrétiens avaient voulu faire passer des lois pour autoriser des hommes plus qu’adultes à épouser des pucelles de 10 ans ! ou autoriser des néo-veufs à faire un coït au cadavre de leurs épouses fraîchement défuntes !

Il y a d’autres naïfs, comme Bernard Henry Lévy alias Lévy d’Arabie qui a convaincu Sarkozy d’intervenir militairement auprès des insurgés libyens, qui disent qu’il faut laisser du temps aux révolutions arabes qui balbutient  comme ce fut le cas la Révolution française. Comme si la Révolution française était un exemple à prendre et que les critiques d’Edmund Burke n’étaient même pas à considérer !  
Femmes voilées en Tunisie


Comment se tromper de printemps  

Des penseurs n’ont censé de le répéter: il ne suffit pas de renverser un régime autocratique pour qu’une autre qui soit démocratique la remplace. Des gens exclus de l’exercice du pouvoir politique par des autocrates et qui disent se battre pour la démocratie peuvent être en fait eux aussi des autocrates en puissance.

Un peuple sans dépôt culturel démocratique pourrait bien s’insurger contre un gouvernement dictatorial trop brutal et trop incompétent. On aura facilement la facilité de croire qu’elle aspire à la démocratie. Mais il est fort probable qu’elle veuille plus se donner d’autres dictateurs moins brutaux ou moins incompétents.

A quoi peut correspondre ce dépôt culturel ? Aux contes d’enfants qui enseignent la liberté, aux substrats séculiers qu’on peut tirer d’une religion, aux auteurs littéraires et artistiques dont les œuvres exaltent les idéaux démocratiques, même dans un langage simple.

Le mode arabo-musulman possède certainement un tel dépôt mais il a cessé d’être vulgarisé quand la civilisation islamique  a plongé dans les ténèbres qui ne sont prêtes d’être chassés par un printemps factice.


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