C'est à l'occasion de la guerre en Libye que j'ai commencé à bloguer assez régulièrement d'abord sur Facebook puis sur ce blog. Khaddafou était en passe d'écraser l’insurrection et je pourfendais ceux qui, en Afrique, le soutenaient. Depuis lors, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Le Guide (de mes chaussettes) de la Jamahiriya a été renversé et sauvagement lynché à mort. mais le monde arabe est loin d'être devenu bien meilleur. Loin de là.
Ceux qui me portaient la contradiction auraient bien raison de me chambrer cette fois, car je dois l'avouer: je me suis trompé. Je me suis non seulement sur le cas libyen mais aussi sur les fameux printemps arabes.
D'abord, un
mot sur de vrais printemps
Dans mon
enfance, je passais une bonne de mon temps à dévorer les volumes
encyclopédiques Larousse . Les insurrections populaires des
pays de l’Est de l’Europe sous le joug communiste attiraient particulièrement
mon attention. Je découvrais comment les citoyens du paradis communiste
(sic) s’élevèrent contre des régimes du camp du Bien qui, à coût de privations,
de générations sacrifiées et de contrôle totalitaire, disaient œuvrer pour leur
bien... même contre leur gré.
Je parle de camp
du Bien parce que nous savons que le socialisme et le communisme, en Éthiopie, au Cambodge ou en Ukraine, ne peuvent apporter que du bonheur... si
bien sûr on entend par bonheur des dizaines de millions de personnes mourant
soit de famine ou dans des camps de rééducation.
Je lisais alors
avec avidité les articles sur l’insurrection de Budapest en 1956 et le
printemps de Prague de 1968 ainsi que leurs sanglantes répressions par l’Armée
Rouge la puissance tutélaire: l’URSS.
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Tête d'un monument de Staline décapité |
Gogo
du mirage tunisien
Lorsque l’auto-immolation du Tunisien Mohamed Bouazizi, des Tunisiens se mirent à
manifester contre le régime, j’étais, comme la plupart des observateurs du
monde politique arabe, à milles lieux de penser que la colère populaire
grandissante aboutirait à la chute de l’indéboulonnable Ben Ali. Bien que
n’ayant aucune sympathie pour l’autocrate de Tunis, je m’imaginais peu que la
rue puisse le faire tomber.
Peut-être est-ce
parce que je croyais naïvement aux descriptions que le newsmagazine panafricain
francophone de référence Jeune Afrique faisait de la Tunisie. On y parlait à
satiété d’un pays bloqué politiquement mais au dynamisme économique enviable à
maints égards. Mais peu était dit sur les profondes disparités régionales, le
trafic d’influence et la mainmise du clan du président sur biens des secteurs
économiques.
Au Cameroun,
j’étais loin d’être le seul à croire béatement qu’en Tunisie, tout ou presque
était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il y avait ce
journaliste camerounais, dont malheureusement je ne retrouve pas la trace sur internet, qui après avoir effectué un voyage un voyage en
Tunisie produisit un livre carrément dithyrambique sur la politique du logement
social du régime Ben Ali. Comme il est si peu courant de voir nos journalistes
-pour ne pas dire ‘’journaleux’’- de la presse écrite publier des livres,cet auteur était
devenu la guest star des plateaux télé.
Au cours d’un
débat télé sur le contenu de l’ouvrage, j’entendis un journaliste déclarer,
toute honte bue, que si Biya bi Mvondo Paul Barthélémy avait mis sur pied des
programmes sur le logement similaires à celles de Ben Ali, on n’aurait trouvé
rien à redire à ce qu’il amende la constitution pour se représenter
sempiternellement aux élections présidentielles. Bien sûr c’était sur la chaîne
télé machine à fric Cana 2, et bien sûr personne ne toussa pour relever
l’incongruité de tels propos quelques mois seulement après les émeutes de
février 2008 réprimés dans le sang.
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Mohamed Bouazizi |
Candide
au pays des printemps arabes
Après avoir
assisté, incrédule, à la chute de Ben Ali puis de Hosni Moubarak en Egypte et à
la profonde réforme institutionnelle au Maroc sous la pression de la rue et des
opinions publiques, je me pris à rêver d’un nouveau printemps africain qui
déferlerait comme une bourrasque et arracherait les cimes des régimes
autocratiques à commencer par celui du Roi Fainéant d’Etoudi. De ceux qui
partageaient ce rêve, il y avait bien d’authentiques démocrates, mais aussi de
gens qui voulaient surtout qu’être calife à la place du calife.
Guy Sorman, dont
je lisais régulièrement le blog, jubilait de voir les peuples arabes réaliser
avec panache des idéaux de démocratie et de liberté. Il ressortait à
bouche-que-veux-tu l’histoire de Mohamed Rifaa, un égyptien musulman moderniste,
qui embrassa des valeurs occidentales mais ne put convaincre le souverain
d’Egypte de réformer son pays. Sorman
voyait des enfants de Riffa en la plupart des citoyens arabo-musulmans
qui avaient renversé les régimes autocratiques. Les Enfants de Rifaa
était d’ailleurs le titre de son livre consacrée à l’islam des lumières (sic).
Sur Dreuz, un
blog politique collectif que je consulte journellement, le son de cloche y
était tout autre. Sa plus éminente plume, Guy Millière, avec qui j'entretiens une
relation épistolaire, décrivait ces révoltes populaires comme le fruit plutôt
des facteurs conjugués tels qu’une profonde dégradation économique, l’activisme
des islamistes et le soutien que l’administration Obama apportait à ces
derniers.
Dans ses
analyses, Millère mettait en avant ce que des esprits naïfs comme le mien au
pire ne voulaient pas voir, au mieux minimisaient: le présence des djihadistes
et d’Al Qaeda parmi les insurgés libyens; la tournure islamiste qu’allaient
prendre les nouveaux régimes bien que bénéficiant d’une légitimité
démocratique; la déliquescence économique dans lequel allait tomber des pays
comme l’Egypte et la Tunisie qui perdraient même les acquis des Anciens
Régimes; la déstabilisation sécuritaire de la région sahélienne consécutive à
la chute de Khaddafou.
Millière fut
parmi les premier, si ce n’est le tout premier, à parler d’hiver islamique.
Mais comme il me semblait au départ que Millière faisait fi des désirs de
libertés des peuples arabes pour ne privilégier que des considérations
stratégiques qui ne nuiraient pas la Pax Americana -bien sûr, par l’Amérique
version Obama- et à l’existence d’Israël, je prenais ses analyses avec des pincettes.
Pourtant, ThomasSowell, un penseur Afro-Américain d’une stature immense, doutait déjà du fait
qu’un peuple majoritairement analphabète et favorable à la charia -en
l’occurrence le peuple égyptien- puisse
du jour au lendemain adopter une culture démocratique et porter à sa
tête de vrais démocrates.
Le
vrai hiver qui suit un pseudo-printemps
Deux ans et demi
après le débit des fumeux printemps arabes, le constat à dresser est cinglant.
Les pessimistes comme Millière ou sceptiques comme Sowell avaient raison. Les
optimistes comme Sorman se sont dramatiquement trompés. Les gogos comme
l’auteur de ces lignes ont cru que l’arrivée d’hirondelles annonçait le
printemps sous toutes les latitudes, même en pays arabo-musulmans.
Les islamistes
ont pris le pouvoir et ont annoncé la couleur de leurs agendas politiques plus
que charia-compatibles. Comme des propos du président islamiste de Tunisie
l’ont montré. Ce qui distingue les Islamistes, en général peu ou prou proches
des Frères Musulmans, des Salafistes aux méthodes plus violentes, c’est tout
simplement la méthode, pas la finalité: l’instauration d’un Etat islamique et
la restauration du Grand Califat.
Bien sûr, il y a
toujours des naïfs pathologiques comme Sorman qui osait faire une analogie
entre les mouvements politiques liés aux Frères Musulmans et les partis démocrates-chrétiens d’Europe
occidentales au point d’inventer le terme ‘’démo-musulman’’ ! Pas moins.
Comme si les
démocrates-chrétiens s’acoquinaient avec des gens qui éliminent physiquement
des opposants politiques comme en Tunisie. Comme si les démocrates-chrétiens
avaient voulu faire passer des lois pour autoriser des hommes plus qu’adultes à
épouser des pucelles de 10 ans ! ou autoriser des néo-veufs à faire un coït au
cadavre de leurs épouses fraîchement défuntes !
Il y a d’autres
naïfs, comme Bernard Henry Lévy alias Lévy d’Arabie qui a convaincu Sarkozy
d’intervenir militairement auprès des insurgés libyens, qui disent qu’il faut
laisser du temps aux révolutions arabes qui balbutient comme ce fut le cas la Révolution française.
Comme si la Révolution française était un exemple à prendre et que les
critiques d’Edmund Burke n’étaient même pas à considérer !
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Femmes voilées en Tunisie |
Comment
se tromper de printemps
Des penseurs
n’ont censé de le répéter: il ne suffit pas de renverser un régime autocratique
pour qu’une autre qui soit démocratique la remplace. Des gens exclus de
l’exercice du pouvoir politique par des autocrates et qui disent se battre pour
la démocratie peuvent être en fait eux aussi des autocrates en puissance.
Un peuple sans
dépôt culturel démocratique pourrait bien s’insurger contre un gouvernement
dictatorial trop brutal et trop incompétent. On aura facilement la facilité de
croire qu’elle aspire à la démocratie. Mais il est fort probable qu’elle
veuille plus se donner d’autres dictateurs moins brutaux ou moins incompétents.
A quoi peut
correspondre ce dépôt culturel ? Aux contes d’enfants qui enseignent la
liberté, aux substrats séculiers qu’on peut tirer d’une religion, aux auteurs
littéraires et artistiques dont les œuvres exaltent les idéaux démocratiques,
même dans un langage simple.
Le mode
arabo-musulman possède certainement un tel dépôt mais il a cessé d’être
vulgarisé quand la civilisation islamique
a plongé dans les ténèbres qui ne sont prêtes d’être chassés par un
printemps factice.
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