mercredi 16 juillet 2014

Hausse des prix: pourquoi la pilule est si bien passée

Ainsi donc, le gouvernement de la république paisible du Cameroun a décidé d'augmenter le prix des hydrocarbures, “les prix du carburant et du gaz” comme nous préférons dire plus prosaïquement. Pour 12,5 kg de gaz domestique, il faut désormais débourser 500 frs CFA de plus (6500 frs CFA). Quant à l’essence super et au diesel, ils ont connu des augmentations respectives de 14,24% et de 15,38% pour s’établir à 650 et 600 frs CFA. Il n’a que le pétrole lampant qui a échappé au renchérissement gouvernemental de son prix.


Parce que le football nous a endormis (une fois de plus!)

Après avoir, depuis plus d’un an et demi, lancé des ballons d’essai pour jauger la réaction de la population face à ces mesures forcément impopulaires, les fonctionnaires de nos ministères ont fort opportunément attendu la coupe du monde de football pour mettre en œuvre la mesure. Connaissant parfaitement l’effet éthérisant du football, cet opium des Camerounais, sur nos consciences politiques, ils ont certainement deviné que quelque soit la prestation de nos chers Lions (ex-)Indomptables, les Camerounais en auraient été si distraits qu’ils n’auraient pas bougé le petit doigt. Si nos Lions avaient réalisé une brillante performance au Brésil, mes compatriotes auraient été si dopés de sentiments “patriotisme” et de fierté nationale qu’ils auraient témoigné une profonde gratitude envers le “premier sportif du pays”, en l’occurrence le Grand Président Biya’a bi Mvondo, pour le soutien que lui et son gouvernement n’ont eu cesse de consentir pour nous ayons notre dose d’opium. Les Camerounais, rendus schizophréniques par les exploits sportifs de Sa Majesté Papa Eto’o et ses camarades, n’auraient pas trouvé grand chose à redire si le prix du carburant avaient grimpé de 30% ! Un junkie ne se plaint pas de la saleté de sa maison tant qu’il peut prendre sa dose quotidienne d’opium. Mais les Lions nous ont gratifiés de la risible prestation que nous connaissons. Cela a peut-être eu le mérite de calmer les ardeurs inflationnistes du gouvernement. De plus, ce dernier a promis “des mesures d’accompagnement” dont certaines ont commencé à être mise en œuvre. Il fallait faire vite pendant que le peuple glosait sur les causes, les responsabilités et les auteurs de la débâcle sportive au Brésil, pendant qu’on pinaillait sur les scènes de bagarre entre joueurs ou entre membres administratifs de la délégation, pendant qu’on se délectait de cet affaire très en dessous de la ceinture de Sa Majesté Papa Eto’o Fils, héros national. Le gouvernement a donc choisi le “bon” moment et les Camerounais n’y ont vu que du feu.

Parce que le bon sens économique imprègne si peu nos consciences politiques

Comme première mesure d’accompagnement, le gouvernement a procédé à une augmentation du salaire des fonctionnaires. Soit. Mais une augmentation de 5% seulement ! Qu’on ne se méprenne pas: l’auteur de ce billet n’est nullement pour un relèvement plus substantiel de la rémunération des fonctionnaires. Il est plutôt question de souligner que malgré cette revalorisation, les fonctionnaires auront de la peine à faire face à l’inflation des coûts de transport et aussi d’autres produits de consommation courante. Et puis, les fonctionnaires ne sont au nombre que de deux cents milles, soit le tiers seulement des employés dûment recensés et qui bénéficient, à des degrés divers, d’une protection sociale. Cette augmentation salariale aura comme effet psychologique délétère de renforcer la dépendance financière vis-à-vis de tel ou tel membre de la famille, employé de la fonction publique. Même si l’augmentation de 5% leur suffisait à contrecarrer la hausse du prix du carburant et ses effets inflationnistes collatéraux, elle ne permettrait nullement de faire face aux besoins plus coûteux de toutes les personnes à charge. Le gouvernement a aussi promis de réduise de moitié l’impôt libératoire. Comme on sait chez nous, les promesses de notre gouvernement n’engagent que ceux qui y croient. Mais si par miracle cette promesse était tenue, elle n’influerait en rien sur le niveau des prix. Dans le mécanisme de formation des prix par les petits commerçants, l’impôt libératoire n’a pratiquement aucun poids. Si ces commerçants rechignent à payer cet impôt, c’est surtout parce que les procédures d’enregistrement qu’il induit offre une formidable occasion aux fonctionnaires des impôts des les rançonner et qu’ils se demandent ce que l’Etat fait de cet argent collecté. La mesure sur l’augmentation du salaire minimum est peut-être la plus risible de toutes. Ce salaire augmenté de 5% vaut près de 30000 frs CFA. Le ridicule de cette initiative ne tient pas tant de la modestie de la rémunération mais plutôt du fait qu’en pratique, le marché du travail n’en tient pas du tout compte. Ce salaire aurait été fixé à 50000 frs ou plus que personne n’aurait trouvé matière à sourciller. Un trop grand des entreprises ont une productivité trop faible pour accorder une rémunération au-delà du salaire minimum à des employés trop souvent peu formés et qualifiés. Manifestement, le petit tableau économique décrit plus haut n’est pas connu de ces cadres de la fonction publique surpayés, coupés des réalités socio-économiques, jouissant à profusion des bons de carburant qui leur épargneront l’âpreté de l’inflation du prix du carburant à la pompe et qui ne manquent à la première occasion de montrer leur mépris pour ces Camerounais qui galèrent pour gagner leur vie. Le plus triste est que la propagande du gouvernement, du RDPC parti au pouvoir -disons à la mangeoire-, de l’impayable CRTV et autres médias satellites du genre Canal 2, a pu convaincre à dose homéopathique que le gouvernement avait faite le nécessaire pour soulager nos souffrances. Et nous Camerounais, forts de nos consciences politiques peu imprégnées de bon sens économique, avons accepté cela.

Parce qu’un peu plus de misère vaut bien plus qu’une jacquerie

Des leaders de l’opposition politique ont rêvé à mots à peine couverts d’une insurrection populaire déclenchée par cette augmentation subite du coût de la vie. L’auteur de ce billet vous mentirait s’il vous dit que dans un coin perdu de son for intérieur, il ne caressait pas le même espoir. L’apathie générale en guise de réaction a conduit des opposants à s’étrangler littéralement de colère, de dépit et d’aigreur. Ceux qui passent beaucoup sur les réseaux sociaux comme Facebook ont certainement eu à lire leurs commentaires souvent emprunts de mépris contre les Camerounais dont l’indolence tenait lieu de lâcheté. Ces Camerounais-là, qui en février 2008 manifestèrent leur ras-le-bol contre un gouvernement incapable et malhonnête mené par un Roi Fainéant de président qui s’arrangeait à perpétuer son pouvoir, ne voulurent pas rééditer l’évènement en 2014. En 2008, ce fut non seulement les prix des carburants, mais aussi des produits alimentaires importés (comme le riz) ou cultivés localement (à l’instar de l’huile de palme) qui simultanément grimpèrent en flèche. Peu avant, ce fut le Roi Fainéant d’Etoudi qui décida d’adapter la Constitution à son temps (sic) pour pouvoir se représenter indéfiniment au pouvoir. On peut aussi évoquer les abus sans cesse répétés contre la population des hommes en tenue (policiers, gendarmes et militaires) dont une trop grande fraction n’était en fait que des voyous qui n’ont réussi à embrasser le métier des armes que grâce à des pistons familiaux. La colère pourtant légitime de 2008 dégénéra malheureusement en jacqueries qui ne changèrent pratiquement rien à la donne politique. Sur le plan économique, des commerçants pâtirent de destruction et du pillage de leurs biens. Dans de nombreux cas, certains subirent même le racket des délinquants et quartiers populaires pour ne pas voir leurs boutiques, supérettes, magasins, stations-service ou ateliers partir en fumée ou sacquer. Cette atmosphère chaotique donna lieu à des règlements de compte, des actes de vengeance et des actes de destruction et de rapine. Mues par l’envie. La révolte populaire sans tête ni intelligence était vouée à l’échec. La sanglante et criminelle répression des autorités, qui n’a fait l’éteindre plus rapidement, sert aujourd’hui d’échappatoire à ces opposants qui ne trouvent pas matière à réfléchir sur les vrais raisons de l’échec de 2008. Six années ont passé mais les Camerounais n’ont manifestement pas oublié le coûteux insuccès de 2008. Ceux d’entre eux, qui désirent soit un changement de régime soit des infléchissements notables de ses décisions préjudiciables à la population, savent que des émeutes ou plus précisément une insurrection sans tête ni intelligence ne peuvent conduire dans le précipice.

Parce que les espaces de libertés économiques répartissent mieux l’étranglement

Il n’y a pas que les citoyens lambdas qui ont tiré les leçons de 2008. Le gouvernement aussi. Cette fois, il s’est retenu de trop intervenir dans les mécanismes de fixations des prix pour les commerçants et les transporteurs. Bien qu’il nous soit difficile de dire si cette attitude fut fortuite ou volontaire, force est de constater que cela a empêché de faire reposer la charge de l’inflation sur un nombre trop limité de secteurs économiques. Les taximen (en bon français: chauffeurs de taxi), qui menaçaient d’entamer une grève illimitée qui auraient pu faire monter la tension sociale, ont obtenu une revalorisation des tarifs de transport urbain allant de 20 à 25% pour s’établir respectivement à 300 frs pour le tarif de nuit et 250 frs pour le tarif de jour. Il est bon de rappeler que l’élément déclencheur des émeutes de février 2008 est la brutale et mortelle répression d’une manifestation de taximen qui, en réponse à une augmentation des prix du carburant à la pompe, s’étaient mise en grève. Les transporteurs interurbains n’ont même pas eu à brandir des menaces de débrayage. Les compagnies low cost qui tarifiaient leurs services à 2000 frs seulement -aux dépens du confort et de la ponctualité- le facturent désormais à 2500 frs au moins. Mais si une bien grande proportion de voyageurs n’a pas beaucoup trouvé matière à se plaindre, c’est parce qu’ils portaient déjà leur préférence pour les agences qui accordaient leurs prestations à 3000 frs en échange de plus de confort et de ponctualité. Les boulangers, qui utilisent surtout du fuel comme source d’énergie, avaient compris depuis belle lurette que s’égosiller régulièrement pour demander au gouvernement l’augmentation du prix de la baguette de pain ne servait à rien. Ils avaient diminué discrètement le poids de cette baguette tout en maintenant ses dimensions, revalorisant ainsi sa valeur rapportée à son poids. La dernière inflation des prix a encore donné lieu à une sérieuse cure d’allègement de la baguette de pain. Les agents des services de poids et mesures se retiennent de faire trop de zèle, si ce n’est en échange d’un dessous de table. Le constat dressé dans cette dernière partie peut s’appliquer à maints autres secteurs économiques. Mais pour des raisons évidentes de longueur du texte, nous n’étendrons pas la description.

A quand alors le prochain février 2008 ?

Difficile de répondre à cette question. Ce qui est certain est que l’étranglement économique va s’accentuer parce que notre économie va continuer à croître trop lentement au mieux, ou pourrait brutalement s’effondrer au pire. Il est souhaitable que la conscience politique et la culture économique des Camerounais se développent afin qu’une récession ne débouche plus sur des jacqueries, mais plutôt sur un changement démocratique profond et pérenne. 

PS  
Dans le titre, le mot “suppositoire” aurait plus évocateur que “pilule”. Mais par bienséance de langage, nous gardons le titre tel qu’il est.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire