samedi 16 août 2014

Cybercafés broient du noir

Pour une fois, ne parlons pas de politique. N'évoquons même pas un de ces sujets de société qui risquent de dériver trop rapidement vers une critique acerbe du gouvernement de Biya'a bi Mvondo. Livrons plutôt notre opinion et notre analyse sur un domaine économique et professionnel connu d'expérience : le business des cybercafés.



Comme vous le savez sans doute déjà, l'auteur de ce billet a travaillé comme employé de cybercafé pendant un peu plus de deux ans, plus précisément 27 mois. Ce fut une expérience très enrichissante sur les plans humains et professionnels, nous permettant ainsi d'étendre notre maigre réseau d'amis et connaissances. Ne reviendrons sur les relations difficiles et complexes entretenues avec la hiérarchie et l'investisseur. Non, nous ne parlerons pas de leur gestion managériale cavalière, de leur total manque de vision du métier pratiqué ou du stress extrême subi que ne pouvait atténuer près de 90 heures de travail hebdomadaire ! Tout cela est bien loin aujourd'hui et c'est pourquoi nous pouvons en parler aujourd'hui avec le recul nécessaire.

Comme vous le savez certainement -du moins, pour ceux qui nous suivent sur notre profil Facebook, le cybercafé en situation de quasi-faillite a été repris par d'autres investisseurs juste après notre départ. Bien que les nouveaux propriétaires soient à priori des personnes mieux avisés en matière de gestion, nous avons constaté que près de deux mois après la reprise, à notre grande tristesse, peu de choses avaient changé. Le service s'était peu amélioré, la mauvaise qualité de la connexion internet restait égale à elle-même, le parc informatique ressemblait de plus en plus à un musée des antiquités technologiques et les prix des produits et service étaient toujours fixés sans avoir fait au préalable une étude approfondie des coûts de revient et des marges escomptés.

Lorsqu'il lui était demandé s'il pouvait accepter d'ouvrir un cybercafé avec l'appui d'un investisseur quelconque, l'auteur de ce billet marquait une grande hésitation. Cet état d'esprit n'a pas changé non pas parce que le business des cybercafés est irrémédiablement une entreprise destinée à la faillite, mais parce que les personnes qui investissent dans un domaine d'activité qu'ils n'apprécient ni ne connaissent ont au Cameroun une tendance trop lourde à sous-investir et mettre sur le gérant une pression trop grande pour rentabiliser leurs investissements le plus vite possible.

C'est en février 1997 que Biya'a bi Mvondo, président du Cameroun, annonça la connexion de notre pays au réseau internet. La même année, le premier cybercafé camerounais Ditoff Internet ouvrit ses portes à Yaoundé. A cette époque-là, l'heure de connexion coûtait 2000 frs CFA !!! Puis sont venus d'autres cybercafés qui appartenaient quasiment tous aux FAI. Les gens de conditions modestes rêvaient peu d'aller naviguer sur la Toile à cause des prix prohibitifs. Mais, avec la concurrence acharnée des opérateurs puis l'entrée en scène des mastodontes des télécoms MTN et Orange en 2004, la donne allait radicalement changer. Il devint possible de louer une heure de connexion à 300 frs au plus.

Des investisseurs lambda, c'est-à-dire des Camerounais sans background académique poussé mais disposant de ressources financières, considérèrent d'un nouvel œil ce nouveau secteur d'activités. Désormais, on ouvrait un cybercafé comme on démarrait une grande boutique de proximité, une quincaillerie de taille moyenne ou un débit de boisson. Les grandes métropoles connurent une profusion de cybercafés dans les grandes métropoles du pays. Pour la plupart de leurs entrepreneurs, la technicité nécessaire pour tenir un cybercafé ne demandait pas trop d'efforts par comparaison à l'adresse qu'il fallait pour tartiner de chocolat une baguette de pain ou mémoriser les prix des matériaux de construction.

Là fut l'une des premières erreurs de ces entrepreneurs. Lire et écrire, le minimum requis pour devenir employé de cybercafé, étaient très insuffisant pour exercer un métier qui demande une bonne maîtrise de l'outil informatique et des logiciels, des rudiments de l'architecture des réseaux et une connaissance insatiable d'internet et du web en particuliers. Malheureusement, il était alors courant d'avoir affaire à des cybermoniteurs qui ne connaissaient pas plus d'un navigateur web, peu sensibilisés sur l'importance de les mettre à jour et ayant un bon panorama des sites web pouvant répondre aux attentes de la clientèle. La nécessité d'assurer une maintenance rigoureuse des équipements leur échappaient complètement et il n'effleurait même pas leurs esprits qu'il pouvait exister des outils -de surcroît, gratuits- pouvant leur permettre d'améliorer radicalement la qualité de leurs services, à l'instar de routeurs logiciels pour la gestion de la bande passante.

Soulignons ici que l'emploi de l'imparfait de l'indicatif laisse penser à tort que ces descriptions faites relève du passé. Ce qui est loin d'être le cas. A force de gestion à l'emporte-pièce et du peu de vision du métier, la plupart des cybercafés ne tiennent pas plus six ans, contrairement aux quincailleries ou aux boutiques de proximité. Pis encore, s'acheter un ordinateur, un modem USB et un forfait de connexion internet revenant bien moins chers que dans le passé, les cybercafés ont perdu une bonne part de leur clientèle. Il y a bien le cas du réseau de cybercafés Cyberlink, appartenant au fournisseur d'accès internet Creolink, qui fournissent un service de qualité avec des bandes passantes satisfaisantes, des postes de travail possédant le minimum de caractéristiques requises, le tant dans une cadre spatial confortable.

Mais créer un cybercafé du même acabit que Cyberlink revient trop cher pour nos petits entrepreneurs. Ceux-ci doivent être astucieux et surtout, posséder ou s'appuyer sur des personnes qui disposent de compétences avancés en informatique, télécoms et gestion, pour fournir au marché des services répondant au besoin de la majorité des internautes camerounais, ceci avec bien moins de moyens. En sus, ils ont grand intérêt à développer des services de formation, de montage audio-visuel, de conseil en rédaction, de PAO (publication assistée par ordinateur) ou de web design.

On nous rétorquera qu'un petit entrepreneur aura beaucoup de peine à trouver des employés qui disposent d'une bonne part des compétences sus-évoqués. C'est malheureusement vrai : les jeunes camerounais qui les ont acquises dans un centre de formation ou dans une institution d'enseignement supérieur ne rêvent que de travailler dans des moyennes ou grandes entreprises qui puissent leur verser une rémunération d'au moins 150 000 frs, leur accorder une assurance-maladie et même un plan de carrière. Ne parlons même pas du rêve indécrottable d'intégrer la fonction publique. Conséquence : il ne reste que pour travailler dans les cybercafés que des gens peu compétents qui ont atterris là par accident.


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