lundi 19 octobre 2015

L'âge d'une fraude nationale (quatrième et dernière partie)

Tant que l'épervier de Biya'a bi Mvondo ne s'attaque qu'aux détourneurs de fonds publics, tant que Transparency International n'enquête que sur la corruption dans les services publics, tant que la corruption ne désigne au Cameroun que le fait de soudoyer avec de l'argent pour obtenir une faveur indue (ou pas), le Camerounais lambda se dira toujours que la fraude le concerne peu. Mais, si on jetait un coup d’œil sur la fraude aux actes de naissance, on verrait alors à quel point la fraude est devenue une culture largement partagée au Cameroun.



Partie précédent cet article L'âge d'une fraude nationale (troisième partie)

Les effets pervers


On ne mesure pas l'effet dévastateur que la fraude à l'acte de naissance à sur notre pays et notre société. D'ailleurs, nos faiseurs et leaders d’opinion n'y voient vraiment pas quelque chose d'exécrable en soit,sauf peut-être quand il s'agit de fonctionnaires croulant sous le poids de leurs "vrais" âges et qui ne sont plus capables d'assurer leurs fonctions. Ils ne voient pas l'inconvénient de mettre un élève trop âgé -mais rajeuni grâce à son âge de Kumba- dans une classe d'élèves bien plus jeunes qu'il pourrait négativement influencer en matière d'éducation sexuelle ou qu'il pourrait bizuter. Ils minimisent -à défaut d'ignorer- l'ampleur des activités des réseaux de faux documents officiels qui, non contents de se limiter aux actes de naissance, s’enhardissent à fabriquer de faux diplômes, de faux titres fonciers ou autres documents sensibles.

Mais le mal est encore bien plus profond que cela parce qu'il touche à la mentalité des Camerounais. La plupart des contempteurs des politiques d'ajustement structurel sous la férule des institutions de Bretton Woods tiennent la double baisse de salaire qu'ont subi les fonctionnaires pour responsable de l'explosion de la corruption dans les années 90. Ces critiques tombent dans l'erreur de l'économisme, c'est-à-dire la propension à expliquer les comportements moraux des individus à l'aune presque unique du niveau ou des fluctuations de leurs revenus. Ils oublient ou feignent d'ignorer que les valeurs moraux, les préjugés ou le vécu de ces individus déterminent la réaction des individus en fonction de leurs revenus.

Or, pendant des décennies, les Camerounais ont vu des concitoyens footballeurs, ayant fraudés sur leurs âges acclamés, en héros quand ils gagnaient. Le président de la république les décorait et en faisait des exemples à suivre pour la nation. Mais ce même président interdisait en même temps aux fonctionnaires de racketter les usagers ou de soudoyer d'autres fonctionnaires pour obtenir des faveurs indus. Ces fonctionnaires ont du se rendre compte du double standard moral mais ne pouvaient exprimer leurs réserves à haute voix. Rappelons qu'à l'époque du parti unique, on ne badinait pas avec les olibrius qui osaient les contradictions morales du régime.

Quand la situation économique de ces fonctionnaires s'est brutalement détérioré, ils ne se sont pas encombrer longtemps de scrupules pour frauder eux aussi comme les footballeurs. Ils le faisaient pour le bien de leurs familles comme les sportifs le faisaient pour le bien de la nation. Que valaient bien les récriminations d'un président qui venaient tout juste de féliciter les Lions Indomptables composés de talentueux et "jeunes" footballeurs ? Qu'importaient les vitupérations des usagers qui étaient en même temps de grands fans de footballeurs camerounais ?

Aujourd'hui, rien a changé. Le gouvernement nous parlent de lutte contre la corruption mais n'a jamais rien dit sur la pratique des faux actes de naissance encore moins sur les "âges du football". Il s'en tient à des assertions trop restrictives du terme "corruption" et s'aveugle sur l'une de ses plus grandes manifestations morales au Cameroun. Idem pour les journalistes. Les opposants politiques, qu'ils soient leaders ou citoyens lambdas, font mine de s'arracher les cheveux en guise de colère contre la corruption mais s'empressent de féliciter nos 'jeunes" footballeurs" pour fin de racolage électoraliste.


L'attitude de nos intellectuels de pacotille est encore plus pitoyable et ubuesque. Comme ils sont vaccinés au ridicule, ils vous recommandent le plus sérieusement du monde de réinstaurer l'enseignement de la morale à l'école pour faire face à la perte de valeurs chez les jeunes. Mais à quoi va bien servir à une jeune élève une leçon sur la probité et la corruption, étant donné que le jeune homme n'ignore pas que son idole Eto'o Fils a aussi un âge du football et que personne ne lui en fait le reproche ? Même pas l'enseignant de moral.  

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