dimanche 26 octobre 2014

Frondes étudiantes et coups d'épée dans l'eau (première partie)

Les dernières semaines ont été assez riches d'actualité au Cameroun. Il y eut d'abord la libération par le mouvement islamo-terroriste Boko Haram des otages camerounais et chinois. Puis, ce fut la mort et surtout l'inhumation de ''Mama Rosette'', la belle-mère Biya'a bi Mvondo Paul Marie Barthélémy, à Mvomeka, le village de notre Grand et Beau Président, qui fit jaser à satiété l'homme de la rue. Et pour cause, c'est peut-être la première fois chez nous qu'une femme est enterrée dans le village du mari de sa fille et non dans celui de son dernier mari ou dans celui de ses parents. Entre ces deux actualités sus-évoquées et même avant elles, il y eut l'exclusion de deux étudiants des universités d’État pour incitation à la révolte. Mais ce dernier événement fut plutôt traité comme un non-événement par les citoyens lambdas de la rue.




Ainsi donc, le gouvernement qui, depuis la sanglante répression des émeutes de février 2008, n'entend plus laisser cour à toute velléité contestataire, que ce soit dans la rue ou dans les campus universitaires, à décider d'exclure tout simplement les étudiants Thierry Batoum et Barthélémy Tchaleu. Ces derniers, membres de l'ADDEC, le principal -si ce n'est l'unique- syndicat étudiant de l'université de Yaoundé I, la première université créée et la plus grande en effectif, ont en vain tenté d’inciter leurs camarades à s'opposer au paiement de certains frais universitaires non prévues par les lois en vigueur.

J’ai dit “en vain” parce que, selon toute vraisemblance, leurs camarades ont préféré vaquer, comme si de rien était, à leurs chères études. A priori et sans vraiment avoir vraiment pris connaissance du contexte de l'exclusion des étudiants frondeurs, je leur donne raison parce qu'il y a tout simplement milles bonnes raisons de fronder quand on étudie dans une de nos université d’État. On peut évoquer la gabegie, le népotisme et la corruption qui y ont droit de cité, malgré des pathétiques affiches du genre ''Ensemble, luttons contre la corruption !'' qui parsèment les murs des campus. Mais l'écrasante majorité des étudiants n'en a cure.

Leur conscience civique étant réduite à une portion congrue -la preuve ? essayez juste d'effectuer un sondage sommaire pour savoir quelle proportion de vos amis étudiants ont une carte d'électeurs-, ils se moquent bien de voir une poignée de leurs camarades risqués l'exclusion pour avoir défendu des intérêts collectifs. N'ayant pratiquement pas d'attente quant à la qualité et le contenu des enseignements qu'ils reçoivent, ils ne pipent mot quand un enseignant de sciences utilise la dérivée mathématique (variation infinitésimale et instantanée) à la place d'une simple variation et vice versa ou quand la formation est délibérément bâclée pour que l'étudiant crache dans le bassinet 500 000 FCFA de plus l'année suivante pour un complément de formation qu'on affublera du pompeux titre de '“licence professionnelle”'. Je parle ici d'une expérience vécue à l'IUT de Douala.

Bien qu'ayant de la compassion pour ces étudiants exclus et souhaitant vivement qu'ils soient réintégrés, je ne peux m'empêcher de plaindre leur naïveté. S'attirer les foudres de l'autorité académique pour s'être opposé à une augmentation sournoise des frais de scolarité de 6 000 FCFA est une contrariété qui ne valait franchement pas la peine d'être subie parce qu'il était plus que prévisible que la masse des étudiants ne suivrait pas le mouvement. La réforme universitaire des débuts des années 90 avait fixé les frais de scolarité à 50 000 FCFA dans les universités d’État. Depuis ce temps-là, et surtout depuis les années 2000, ces universités ont trouvé une excellente parade pour contourner ces dispositions en multipliant la création des filières et des formations dites ''professionnalisantes'' dont les frais de scolarité peuvent s'élever jusqu'à un million de francs CFA !!!

Si les recettes engrangées par les inscriptions à ces filières dites '“professionnalisantes”' servaient à financer le développement et l’amélioration de la qualité des enseignements de nos universités publics, on aurait peut-être peu de raison de se plaindre. Et pourtant, malgré le statut d’autonomie financière de ces institutions qui leur accorde le droit d'user à leur guise de ces recettes, celles-ci ont peu ou pas du tout améliorer la qualité et la quantité de leurs infrastructures et commodités académiques. Il est frappant de constater que des institutions privées d'enseignement supérieur parviennent très souvent à offrir à leurs étudiants un environnement matériel d'études bien plus enviables.

Quand on pense que la majeure partie de la masse salariale et le financement de nombreux travaux d'équipement de nos universités publiques sont supportés par le budget de l’État, on devine aisément vers quels poches se dirigent les recettes issues du commerce des formations dites '“professionnalisantes”'. Ces universités que nos dirigeants en mal de lyrisme se plaisent à qualifier de '“temples du savoir”' ressemblent à s'y méprendre à des temples de Mammon. La gabegie, la corruption et la prévarication des ressources publiques y règnent en mettre. Et c'est la qualité des enseignements des étudiants, trop souvent inconscients du fait et toujours fatalistes, qui en pâtit.

Mais ne soyons pas trop injustes envers ces étudiants apprentis-agitateurs (je l’écris sans ironie). Il est arrivé des fois qu’une grève étudiante infléchisse le cours des choses. Je pense à cette méga-grève de 2004 qui paralysa presque toutes les universités d’État. A cette époque-là, le gouvernement planchait discrètement sur une augmentation de 50% des frais de scolarité, ce qui les aurait porté à 75 000 FCFA et donc, certainement dissuader une proportion importante de jeunes camerounais de poursuivre des études universitaires. Cette perspective inquiétante contribua au succès de la grève et le gouvernement rangea son projet au placard, bien que les revendications des fondeurs n'en faisaient pas mention puisque ce projet n'avait pas encore de caractère officiel.

Quelque soit l'issue du très inégal bras de fer entre les davids étudiants et le goliath étatique quant à la révocation de la décision d'exclusion, on peut d'ores et déjà constater qu'une fois de plus, la contestation étudiante a frappé un coup d'épée dans l'eau.

Afin d'accéder à la deuxième partie et à la troisième partie de cette série d'articles, veuillez cliquer sur les liens suivant:
Frondes étudiantes et coups d'épée dans l'eau (deuxième partie)
Frondes étudiantes et coups d'épée dans l'eau (troisième et dernière partie)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire