mardi 22 mai 2012

L’agonie d’une presse si indigente et inutile


Cela doit remonter à plus de dix ans que je n’ai plus acheté un journal camerounais. Passionné d’actualités à l’époque, élève en classe de terminal, je m’étais donné comme défi d’acheter un journal chaque semaine. Parmi les publications principales, mon favori était Le Messager pour sa liberté de ton et son impertinence à l’égard des tenants du pouvoir politique. Mais, afin de garder une certaine ouverture d’esprit, je me procurais tous les titres édités régulièrement, même Cameroon Tribune, le quotidien détenu par l’État, dont l’allégeance au gouvernement crevait les yeux.  

Par contre, mon père, qui lisait aussi beaucoup la presse, ne cessait de la critiquer de façon acerbe.  Il l’accusait : de s’être largement décrédibiliser entre 1990 et 1993 en diffusant de fausses nouvelles ; de se taire sur des méfaits que commettaient certaines personnalités politiques ou du monde des affaires à cause de leur accointance tribale avec la plupart des directeurs de publications des grands journaux privés ;  de manquer de professionnalisme au point de publier des articles truffés de grossières fautes d’orthographe et grammaire et écrits dans un style alambiqué.  

En partie parce que je flairais des relents de tribalisme dans les propos de mon père, je restais imperméable à ses griefs. J’avais une très grande admiration pour le journalisme et soutenait indéfectiblement la presse camerounaise dans sa contribution à une profonde et durable mutation démocratique du paysage politique et sociale de notre pays. J’étais alors aveugle aux graves manquements de nos journaux. Mais après l’élection controversée de W. Bush en novembre 2000, leur façon de traiter l’actualité liée aux États-Unis  allait sonner le glas de mes illusions.   

Attaché au libéralisme politique et économique, épris d’une Amérique qui revendiquait sans complexe des idéaux de démocratie et de liberté, je découvrais avec tristesse et colère une presse camerounaise profondément antiaméricaine, indigente sur le plan éditoriale et cédant à la facilité des poncifs. N’étant pas masochiste, je ne pouvais plus consacrer une part non négligeable de mon argent de poche pour l’achat de journaux dont la lecture incitait ma colère. 

Si au moins ces journaux respectaient leurs lecteurs en distinguant clairement les articles d’opinion (les commentaires) des articles factuels ou de fond (les informations), j’aurais peut-être pu en tirer un bénéfice incomplet. Mais le fréquent mélange des genres ne pouvait que provoquer une réaction de répulsion chez un lecteur établi dans des convictions opposées aux commentaires du journal. 

Guéri de mon enchantement naïf pour la presse camerounaise, je me rendis compte du peu de sérieux de sa production par le fait par exemple que des coquilles, des fautes d’orthographe et de grammaire qui pouvaient facilement être détectées par un logiciel de traitement de texte comme MS Word, passaient aisément le filtre de la correction et polluaient les articles publiées. Pis encore, ces journaux qui faisaient la part trop belle aux controverses politiques m’aidaient si peu à affermir ma culture générale, ne contribuaient pas vraiment à l’amélioration de mon expression orale ou écrite et ne me conseille pas sur des sujets pratiques de la vie quotidienne tels que la recherche d’un emploi.    

Mon expérience désabusée de lecteur de journaux camerounais est loin d’être unique. Aujourd’hui, les tirages agrégés de nos principaux quotidiens, à savoir Cameroon Tribune, LeMessager, La Nouvelle Expression, Mutations et Le Jour, dépassent à peine 30000 exemplaires. L’époque où Le Messager imprimait 40000 copies relève du précambrien.   Avertis de l’indigence de leurs contenus, les Camerounais se contentent désormais de consulter les unes exposées par les kiosques à journaux.  

Exsangue financièrement, notre presse tend la sébile au gouvernement pour réclamer une aide de 2 milliards de FCFA. Au lieu de se remettre profondément en question, elle préfère nous faire payer par une ponction sur nos impôts, sans que nous ne puissions les lire, ses journaux que nous refusons d’acheter dans les kiosques. Comptons sur la mesquinerie de notre gouvernement pour la laisser agoniser lentement mais sûrement.

1 commentaire:

  1. "Exsangue financièrement, notre presse tend la sébile au gouvernement pour réclamer une aide de 2 milliards de FCFA. Au lieu de se remettre profondément en question, elle préfère nous faire payer par une ponction sur nos impôts, sans que nous ne puissions les lire, ses journaux que nous refusons d’acheter dans les kiosques."

    Tiens, ça me rappelle furieusement la situation de la presse française.

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